Le Tchad est plongé dans une spirale de violence d’une ampleur inédite depuis la guerre civile de 1979. Le 20 octobre restera gravé dans les mémoires comme une date sombre, marquée par une répression féroce et sanglante de manifestations pacifiques. Des civils, désarmés, ont été confrontés à une force disproportionnée, l’usage d’armes létales transformant les rues en un théâtre de brutalité. Le bilan humain s’annonce lourd, des disparitions alimentant l’angoisse et la colère d’une population déjà éprouvée.
Promesse brisée, population meurtrie
Au cœur de cette tragédie, une promesse non tenue. Le Conseil Militaire de Transition (CMT), dirigé par le Général Mahamat Idriss Déby Itno, s’était engagé à une transition de 18 mois, échéance fixée au 20 octobre. L’arrivée au pouvoir du Général Déby, le 20 avril 2021, avait elle-même été précipitée par la disparition soudaine du Président Idriss Déby Itno, son père, qui avait dirigé le pays pendant trois décennies. Les circonstances entourant la mort du Président Déby demeurent, à ce jour, sujettes à spéculation, jetant une ombre de suspicion sur les fondements du pouvoir actuel. La non-tenue de l’engagement initial a embrasé les tensions préexistantes, conduisant à l’explosion de violence que le Tchad connaît aujourd’hui.

Le serment brisé d’un Général, le sang sur l’asphalte
Mahamat Idriss Déby Itno l’avait juré : « Le CMT ne confisquera pas le pouvoir. » Promesse en l’air. Dix-huit mois après la mort controversée de son père, Idriss Déby Itno, censé fauché au front par les rebelles, le fils s’accroche au trône. Les élections ? Oubliées. Le dialogue inclusif ? Une farce, boycottée par les voix discordantes. La succession dynastique est en marche, et N’Djaména gronde.
Le 20 octobre, la colère éclate. Des milliers de Tchadiens bravent l’interdit et déferlent dans les rues de N’Djaména, Moundou, Doba, Bongor, Abéché. Leur cri : « Déby dégage ! » Une manifestation pacifique, disent-ils. Mais la réponse est brutale.
Des balles et des larmes : l’armée démasquée
Au lever du soleil, les premiers manifestants se rassemblent. Des slogans, des chants, l’espoir fragile d’une transition vers un régime civil. L’espoir est vite douché. Les forces de l’ordre interviennent. D’abord les gaz lacrymogènes, une simple répression selon les standards. Mais la situation dégénère.
Un témoin, officier supérieur de l’armée, brise le silence sous couvert d’anonymat : « Des militaires déguisés en civils ont ouvert le feu à balles réelles. » Le bilan est effroyable. Des corps jonchent le sol, enveloppés dans le drapeau tchadien, symbole d’une patrie trahie. Des blessés agonisent. Des véhicules brûlent. La capitale tchadienne sombre dans le chaos.
Paris est pointé du doigt. Accusée de soutenir en sous main la dynastie Déby, de fermer les yeux sur la répression sanglante. Le Tchad, pris au piège entre un pouvoir militaire avide et une communauté internationale complice, pleure ses morts et voit son avenir s’obscurcir. Le serment du général Déby est brisé, et le sang a coulé. Pour combien de temps encore ?

Le sang coule, la transition implose
N’Djaména gronde, le Tchad suffoque. La promesse d’une transition démocratique s’est fracassée sur le bitume rougi par le sang. Le cri d’alarmes, scandé à pleins poumons par l’opposition et la société civile : « Dix-huit mois, c’est aujourd’hui ou jamais ! » s’est transformé en un glas funèbre. Le Dr Succès Masra, figure de proue du parti Transformateurs, avait pourtant porté l’espoir d’un Tchad nouveau, affranchi du sous-développement. Son appel à la mobilisation citoyenne s’est heurté à une répression d’une brutalité inouïe.
Bain de sang et État d’urgence
La « tranquillité » matinale n’était qu’un leurre. Derrière le calme apparent se tramait, selon les opposants, un « carnage préparé avec minutie ». Les chiffres, glaçants, témoignent d’une tragédie en marche. Saleh Kebzabo, alors Premier ministre de transition, tente de minimiser la situation, assurant que « tout est sous contrôle ». Un mensonge éhonté. Le bilan officiel fait état d’une cinquantaine de morts et de centaines de blessés. L’opposition, elle, avance des chiffres bien plus sombres : 150 morts, 500 blessés, plus de 1200 arrestations. Oredjé Narcisse, journaliste au CEFOD, a été abattu devant son domicile, une victime collatérale de la folie meurtrière qui s’est emparée du pays.
En réponse à la contestation, le pouvoir instaure un couvre-feu, transformant les nuits tchadiennes en terrain de chasse pour l’armée. Des citoyens sont enlevés, disparus à jamais dans les limbes d’un régime aux abois. La liberté d’expression est muselée, les partis politiques suspendus pour trois mois. N’Djaména accuse les manifestants de fomenter un coup d’État, un prétexte fallacieux pour justifier la répression aveugle.
La France pointée du doigt
Le silence assourdissant de la France, principal allié du Tchad, soulève des interrogations. Un simple communiqué de presse pour condamner les violences, alors qu’elle avait le pouvoir d’intervenir et d’empêcher le massacre. Un expert proche du MPS, le parti au pouvoir, accuse même la France de « se venger des Tchadiens » pour avoir osé la critiquer et l’accuser d’imposer le fils d’Idriss Déby Itno au pouvoir. Une accusation grave qui met en lumière les ambiguïtés d’une relation complexe et les frustrations d’un peuple qui aspire à l’autodétermination. Le Tchad est à la croisée des chemins. La transition, initialement porteuse d’espoir, s’est transformée en un cauchemar. L’avenir du pays reste incertain, suspendu à un fil fragile entre répression et aspiration démocratique.
Service Ngardjelay introuvable, silence radio, l’État complice ?
Le 20 octobre, le voile de la nuit dissimule une opération commando. Des soldats et des hommes en civil, bras armés d’une répression implacable, brisent des portes, traquent des individus et les engloutissent dans les ténèbres. Parmi les victimes, Service Ngardjelay, directeur de la Webradio panafricaine, arraché à son domicile et à sa famille. Depuis, plus de nouvelles. Un gouffre béant d’angoisse et d’incertitude.
« Nous n’avons aucune information », lâche Sandji B, neveu du journaliste, sous un pseudonyme synonyme de peur. Les recherches, méthodiques et désespérées, se heurtent à l’omerta des commissariats. Le spectre de la disparition forcée plane, froid et menaçant.
Frère visé, journaliste pris ?
L’ombre des « Transformateurs », mouvement d’opposition, plane sur cette affaire. Le frère de Service Ngardjelay, suspecté d’y appartenir, est la cible initiale. Des soldats le traquent jusqu’à son lieu de travail, Tigo Millicom, où son contrat est confisqué et son salaire suspendu. Un chantage abject, une tentative d’étouffement économique, selon son oncle. Mais l’absence de preuves directes contre le frère justifie-t-elle l’enlèvement du journaliste ? La question brûle les lèvres.
Un cri d’impunité
Le silence des autorités est assourdissant. Le ministre de la Défense, Daoud Yaya Braihim, et les responsables administratifs restent sourds aux appels à l’aide. Un mutisme complice face à une escalade de la violence. Les jours passent, marqués par une macabre litanie d’enlèvements et de découvertes macabres. Les rues et les rivières se transforment en charniers. Quatre corps ont déjà été repêchés, dont celui de Dionio Déoupal, retrouvé en état de décomposition avancée à Moundou.
Maître Salomon Nodjitoloum, président de l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture, dénonce avec force ces exécutions extrajudiciaires. « L’arrestation et l’exécution de ces jeunes constituent une violation flagrante des droits de l’homme », martèle-t-il. Un crime d’État qui ne saurait rester impuni. L’affaire Service Ngardjelay, plus qu’une disparition, est le symptôme d’une nation malade de son pouvoir, où la liberté de la presse est une cible et l’impunité, la règle. Jusqu’à quand ? Entre temps, Narcis, Orédjé, journaliste à radio CEFOD, est abbatue à bout portant devant son domicile.

Face aux accusations de répression sanglante et aux allégations de crimes contre l’humanité, le ministre de la Justice tchadien, Mahamat Ahmat Al-habo, tente de rassurer : « Si des preuves, des identités et des lieux sont clairement établis suite à des plaintes, la justice fera son travail. » Une affirmation qui sonne creux pour beaucoup, alors que les voix s’élèvent pour dénoncer une stratégie d’étouffement et d’impunité.
Koro-Toro : l’ombre du silence
Ordjei Abdelkerim, figure de proue du Rassemblement pour la justice et l’égalité au Tchad, ne mâche pas ses mots. Pour lui, la répression orchestrée par le pouvoir en place s’apparente à un véritable « génocide ». L’opacité entourant le nombre exact de victimes et de détenus alimente la colère et renforce les soupçons. Selon ses informations, plus de 600 personnes auraient été arrêtées et transférées vers la prison de haute sécurité de Koro-Toro, un lieu synonyme d’isolement et d’oubli. Les audiences foraines, censées apporter un semblant de justice, ne font qu’exacerber l’angoisse des familles, privées de nouvelles de leurs proches. L’appel des Nations unies à une enquête impartiale résonne comme un cri d’alarme face à une situation qui risque de dégénérer.
La CPI, dernier recours ?
L’étau se resserre autour du régime de transition. Le Dr Succès Masra, opposant de premier plan, a franchi le Rubicon en saisissant la Cour pénale internationale. Ses avocats dénoncent des crimes contre l’humanité et pointent du doigt le président de transition, le général Mahamat Idriss Deby Itno, accusé d’avoir donné l’ordre de massacrer des civils par sa garde présidentielle. Ahmat Dary, responsable du renseignement, est également visé par la plainte. La CPI osera-t-elle se saisir de ce dossier explosif et traduire les responsables devant la justice internationale ? L’avenir du Tchad, et peut-être la crédibilité de la justice internationale, se jouent dans cette affaire ?